
Voici comment, à 50 ans, j'ai failli me retrouver sans papiers, une Française étrangère en France. Mon père français, vivant en Tunisie à l'époque du protectorat, y avait épousé ma mère, de nationalité libyenne.
En 1956, lorsque la Tunisie accéda à l'indépendance, mon père, fonctionnaire, fut rappelé en France et ma famille s'est installée à Toulouse.
Je suis née à Tunis par
le simple fait du hasard ; ma mère, attachée à ce pays, avait décidé d’y passer
des vacances. En février 2007, à l’occasion d’un voyage aux États-Unis pour
couvrir un congrès médical international, je décide de renouveler mon
passeport. Le précédent était toujours valide mais ne correspondait plus aux
critères d’entrée sur le territoire américain. Il me fallait un passeport
biométrique.
J’allais découvrir que ce je pensais n’être qu’une simple formalité
s’apparentait en fait, pour les Français nés à l’étranger, à une véritable
quête du Graal. Naïvement, je rassemble tous les documents nécessaires, je me
rends à la mairie de mon arrondissement, persuadée que la démarche ne prendrait
que quelques minutes. Là, à ma grande surprise, l’employée de l’état civil
m’annonce que mon dossier est incomplet.
- Comment avez-vous acquis la nationalité française ? me demande-t-elle. Il me manque le décret de naturalisation.
- Mais je n’ai pas été naturalisée, je suis née française. Mes parents sont français.
- Oui mais vous êtes née à l’étranger alors il me faut un certificat de nationalité française. Ce n’est pas compliqué, il suffit juste d’aller au tribunal d’instance prouver votre nationalité sur deux ou trois générations. - Mais enfin c’est impossible, vous voyez bien que je suis française, je l’ai toujours été, voici ma carte d’identité, mon passeport, ils sont toujours valides. Mon père était un fonctionnaire français.
- Je n’en sais rien, moi. Inutile d’insister je vous dis, je ne prendrai pas votre dossier. Vous comprenez, tout le monde veut être français. On en reçoit tous les jours, nous, des étrangers qui essaient de nous tromper. D’ailleurs je vois même que votre grand-père maternel est né en Bar... en Barbarie ! ajoute-t-elle, visiblement horrifiée. Elle interpelle alors son collègue :
- Gérard, c’est quoi la Barbarie ? Tu connais ça, toi ?
Sans trop me faire d’illusions, je lui explique qu’il s’agit de l’ancien nom de la côte d’Afrique du Nord et que mon grand-père est né à Tripoli, dans l’actuelle Libye. Incrédule et profondément humiliée, je sors de la mairie décidée à ne jamais céder. Je n’irai pas au tribunal mendier ma nationalité. J’appelle, très agacée, le service de presse du ministère de l’Intérieur. Huit jours plus tard, mon passeport m’attendait à la mairie. Au moment de me le délivrer, la même employée n’a pas pu s’empêcher de me reposer poliment la question :
- Est-ce que je peux vous demander comment vous avez obtenu la nationalité française ?
Mon métier m’a facilité les choses mais comment font les autres ? Pas de morale à cette histoire, juste mon témoignage, une forme de contribution à l’actuel débat contesté et contestable sur l’identité nationale.